Jean Boulaine – Histoire de l’Agronomie en France

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Je vous propose aujourd’hui de parler d’agriculture et d’agronomie. Sujet spécialisé, me direz-vous. Oui, mais… A l’heure où l’enjeu mondial de nourrir 9 milliards d’individus en 2050 se fait jour, il concerne chacun d’entre nous. Ecrit il y a une vingtaine d’années, le livre de Jean Boulaine, Histoire de l’Agronomie en France, paru aux Editions Lavoisier, nous rappelle les grandes étapes traversées par l’agriculture française depuis 10.000 ans… Jean Boulaine, Membre de l’Académie d’Agriculture, était pédologue, professeur et historien ; il a été l’auteur de nombreux livres, notamment sur les sols. Son Histoire de l’Agronomie en France s’articule autour de 9 chapitres chronologiques. Une place non négligeable est réservée à des illustrations, des graphiques (par exemple : celui de la production et de la consommation de blé en France), et à des biographies d’agronomes illustres.

L’un des constats les plus frappants dans l’ouvrage est que l’autosuffisance alimentaire n’est devenue la règle en France que depuis 1950. La production céréalière par hectare stagna entre le XIIIème siècle et jusqu’en 1840, à un niveau 8 fois moindre qu’aujourd’hui. L’auteur nous met d’ailleurs en garde sur le manque de recul de la population par rapport à cette récente et précaire autosuffisance ; je vous livre ci-dessous une partie de son introduction :

L’ignorance de la plupart de nos contemporains en matière d’agronomie devient dangereuse et permet l’adhésion à toutes les utopies. On prêche le retour à des productions « naturelles » comme si la nourriture de 60 millions de Français pouvait être assurée avec les technique dont le résultat était, vers 1850, d’assurer à peine la subsistance de 35 millions de nos ancêtres, 11 mois sur 12 seulement, et avec un niveau de vie misérable. Il faut que nos contemporains, tout au moins quelques-uns, sachent que l’abandon des engrais chimiques, par exemple, réduirait la production de blé au sixième de ce qu’elle est actuellement, que l’abandon des moteurs nous obligerait à nourrir 3 à 4 millions de chevaux et donc à diminuer les productions de subsistances pour les hommes.

Un autre aspect important dans l’histoire de l’agronomie réside dans l’impact des politiques menés. Le sel, par exemple, devient propriété d’Etat au XIVème siècle. Ce dernier instaure alors une taxe, la gabelle, impôt très impopulaire mais surtout erreur agronomique majeure car le sel était alors utilisé pour l’alimentation des animaux, la conservation des denrées mais aussi pour traiter les graines à semer ; cela freinera nettement son utilisation et le développement de la production.

Une illustration supplémentaire : jusqu’à la Révolution, le poids de l’impôt était très élevé (il représentait 12 à 40% du revenu agricole) et les locations de terre faites sur de si courtes périodes que les paysans investissaient le moins possible. De même, durant l’Ancien Régime, certaines cultures intéressantes n’étaient pas encouragées par l’Eglise car non sujettes à la dîme ; ainsi la pomme de terre, au rôle nourricier central, ne connaîtra son développement qu’après la Révolution en passant de 25.000 ha en 1792 à 350.000 ha en 1850 ! Il en sera de même pour le maïs.

Un troisième thème qui m’a beaucoup interpellé est le rôle de la fertilisation dans la hausse des rendements. Les Anglais l’ont compris beaucoup plus vite que nous en allant récupérer les os des soldats morts à Waterloo afin de fabriquer des superphosphates pour l’agriculture vers 1840. Les Français n’y ont d’abord pas cru ; c’est l’une des raisons majeures pour lesquelles la production de blé est restée plus faible de 40 à 50% en France par rapport aux pays du Nord ; notre pays aura beaucoup de mal à rattraper ce retard initial de 30 ans et devra mettre en place des mesures protectionnistes à la fin du XIXème siècle pour protéger son agriculture. Citons également que l’une des clauses du Traité de Versailles imposait au gouvernement allemand de céder à la France et à la Grande-Bretagne les brevets de fabrication de l’acide nitrique, qui peut servir à fabriquer les nitrates : ceci est un autre exemple de l’aspect stratégique de la fertilisation des plantes. Cela soulève plus généralement le rôle des innovations techniques en agriculture, leur acceptation ou non (un point important dans le débat actuel des OGM).

La richesse du livre est telle qu’elle m’interdit de résumer son contenu ; signalons néanmoins un quatrième aspect dédié aux agronomes (Parmentier, Boussingault, Dufrenoy…) et aux institutions (Société d’Agriculture, Institut Agronomique…) qui ont permis les progrès de l’agriculture. Ayons une pensée à cet égard pour l’un des plus connus, Olivier de Serres, dont le Théâtre d’Agriculture connut 19 éditions de 1600 à 1675. De religion protestante, ses biens furent rasés et son oeuvre disparut après la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685.

Une dernière précision : si les quelques phrases écrites ci-dessus vous font penser que l’auteur est partisan d’une politique agricole essentiellement « productiviste », il n’en est rien. Son mérite est de montrer que des progrès décisifs ont été nécessaires pour nourrir la population mais il note que nous sommes rentrés depuis la fin du siècle dernier dans une période nouvelle, l' »Agronomie globale », intégrant beaucoup plus l’utilisation des ressources :

Les agronomes doivent concevoir une théorie nouvelle de l’exploitation et de la conservation de la nature compatible avec l’existence d’un nombre considérable d’habitants de la planète.

Que vous soyez proches de l’agriculture ou pas, voici donc ma recommandation :

X Achetez-le chez votre libraire (attention : il coûte environ 60 €)

X Allez l’emprunter dans votre bibliothèque

Lisez plutôt autre chose

Histoire de l’Agronomie de Jean Boulaine. Tec & Doc Lavoisier, 1995, 437 p. (2ème édition revue et corrigée)

Attention : la photo et le post concernant ce livre sont basés sur la première édition de 1992. Je tiens à la disposition des intéressés un résumé de l’ouvrage sur 8 pages en format PDF.

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