Hans Magnus Enzensberger – Hammerstein ou l’intransigeance

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« La peur n’est pas une vision du monde » – Kurt von Hammerstein.

Si vous êtes lectrice ou lecteur du magazine Lire, vous vous souvenez peut-être de ce livre, Hammerstein ou l’intransigeance, de Hans Magnus Enzensberger, paru en 2010… Il obtint en effet le prix du meilleur livre de l’année cette année-là. Alors, comme le vin que l’on laisse vieillir plusieurs années dans sa cave avant de le déguster, il m’a paru temps cette année, de surcroît peu avant Noël, de m’atteler à la lecture de cette biographie romancée consacrée à Kurt von Hammerstein, chef d’état-major de l’armée allemande. Il y est bien sûr question du principal intéressé, mais également d’autres choses qui justifient le sous-titre de l’ouvrage, Une histoire allemande

Arrêtons-nous tout d’abord sur l’auteur. Âgé de plus de 80 ans, Hans Magnus Enzensberger est une figure de la littérature allemande ; poète, écrivain, traducteur, journaliste, il est né à Nürnberg en 1929 et a écrit plusieurs dizaines d’ouvrages dans son pays. Critique de la société allemande, de sa médiocrité, il n’est pas moins tendre avec l’Europe de Bruxelles comme il en faisait part dans l’article de Lire de décembre 2010. Il nous livre ici un livre assez inclassable, puisque Hammerstein ou l’intransigeance se situe entre le roman et la biographie, faisant se côtoyer une enquête fouillée, des entretiens fictifs et posthumes (qu’il mène avec Hammerstein ou sa fille par exemple), au demeurant très réussis, ainsi que des considérations sur l’époque.

Kurt von Hammerstein est issu de la noblesse allemande prussienne ; père de 7 enfants, il était dans les années 30 le chef des armées et possédait à ce titre un poids politique très fort dans son pays. Refusant toute compromission avec le régime nazi, il prendra sa retraite  en 1934 et cherchera toujours à ne pas se corrompre avec celui-ci. Homme talentueux, allant à l’essentiel des choses, on retrouve sa façon d’être et de juger les militaires dans l’extrait ci-dessous :

Un jour qu’on lui demandait de quels points de vue il jugeait ses officiers, il dit : « Je distingue quatre espèces. Il y a les officiers intelligents, les travailleurs, les sots et les paresseux. Généralement, ces qualités vont deux par deux. Les uns sont intelligents et travailleurs, ceux-là doivent aller à l’état-major. Les suivants sont sots et paresseux ; ils constituent 90% de toute armée et sont aptes aux tâches de routines. Celui qui est intelligent et en même temps paresseux se qualifie pour les plus hautes tâches de commandement, car il y apportera la clarté intellectuelle et la force nerveuse de prendre les décisions difficiles. Il faut prendre garde à qui est sot et travailleur, car il ne provoquera jamais que des désastres. »

Au-delà de la figure de Hammerstein, c’est toute sa famille qu’on découvre : deux de ses filles s’orientent vers le communisme et espionneront pour le compte du Komintern, l’un de ses fils participera à l’attentat raté contre Hitler le 20 juin 1944. Un intérêt que décrit Enzensberger dans une conversation posthume avec Helga von Hammerstein :

Ecoutez ! L’histoire de votre famille m’occupe parce qu’elle en dit long sur la façon dont on pouvait survivre sous le régime hitlérien sans capituler devant lui.

Comme je le signalais plus haut, on traverse également avec beaucoup d’intérêt l’histoire allemande de l’entre deux-guerres. Le beau-père d’Hammerstein, von Lüttwitz, a écrasé par exemple le soulèvement spartakiste de 1919. Voilà commence Enzensberger décrit l’atmosphère de l’après première guerre mondiale :

Par crainte de l’isolement, on recherchait le collectif, on se réfugiait dans la communauté raciale ou dans le communisme soviétique. Paradoxalement, cette fuite aboutit pour beaucoup à la solitude totale : à l’exil, aux camps de concentration, aux purges, au goulag ou à l’expulsion.

La coopération militaire entre l’Allemagne et la Russie dans les années 20 (alors que le réarmement était proscrit par le Traité de Versailles) est également évoquée ; Hammerstein y jouera d’ailleurs un rôle clé. Ou encore l’incendie du Reichstag, qui bien plus que l’arrivée d’Hitler au pouvoir, marque le véritable coup d’Etat car c’est le lendemain qu’Hindenbourg proclamait l’état d’exception et suspendait les droits fondamentaux.

Vous l’aurez donc compris, c’est un livre riche auquel nous avons affaire et que j’ai trouvé très intéressant ; s’il exige un peu de concentration (ce sont des collages et l’on trouve quelques écarts à la chronologie, cela m’a un peu dérouté, je l’avoue), il est très abordable et se lit vraiment bien. Par conséquent :

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X ou allez l’emprunter dans votre bibliothèque

lisez plutôt autre chose

Réf : Hammerstein ou l’intransigeance – une histoire allemande de Hans Magnus Enzensberger, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary. Gallimard, 2010. 400 p / Folio, 2011. 432 p

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3 réflexions sur “Hans Magnus Enzensberger – Hammerstein ou l’intransigeance

    • C’est vraiment un livre intéressant, je suis bien d’accord avec vous. J’ai trouvé sur votre blog de nombreuses « perles » sur cette période ! Je pense à Arno Suminski, Erik Larson ou encore Marion Dönhoff. Merci de nous faire partager ces belles découvertes. Je vais rédiger également dans quelques jours un billet sur le livre de R.M. Douglas, Les expulsés, qui traite de l’expulsion des Allemands d’Europe centrale et orientale après la Seconde Guerre Mondiale

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  1. Pingback: Antonio Tabucchi – Pereira prétend – Et si on bouquinait un peu ?

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