Lenka Horňáková-Civade – Giboulées de soleil

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C’est avec un immense plaisir que je vous présente un livre – coup de cœur – de l’écrivaine d’origine tchèque Lenka Horňáková-Civade. Intitulé Giboulées de soleil (quel beau titre !)ce roman retrace la vie de trois générations de femmes sur fond de grands événements de l’histoire tchèque du XXème siècle. A ne pas rater !

Malgré l’enthousiasme de la bibliothécaire de notre ville (elle lui a attribué également la mention « coup de cœur »), j’appréhendais quelque peu la lecture de ce livre. Vais-je retrouver la Tchéquie telle que je la connais ? Et puis, un jour, j’ai plongé dans l’histoire, enchantée dès le départ par les images qu’elle a évoquées en moi. Pour l’écrire, l’auteure a choisi la langue de son pays d’adoption, le français (peut-être cela lui a-t-il permis de prendre un peu de recul ?), mais c’est probablement aussi grâce à son activité de peintre que Lenka Horňáková-Civade a réussi à si bien décrire les gens, le paysage et l’ambiance du pays. J’ai souri en lisant certaines phrases tant de fois entendues (C’est bien connu, le goulasch est encore meilleur réchauffé.) ou en imaginant des scènes, notamment celles liées au bistro, ou alors en parcourant ce paragraphe qui parle d’un enterrement :

Au début, les larmes de tristesse coulent sur les visages, les mouchoirs se remplissent bruyamment, sans gêne. Lors de funérailles, on se mouche bien à son aise, pour montrer son respect au défunt. A la fin de la soirée, les larmes, si elles coulent, et c’est bon signe si elles coulent, c’est de rire – ou de soulagement. Chacun se réjouit que son tour ne soit pas venu. Tout le monde s’abandonne et veut passer une bonne, une très bonne soirée, à honorer le mort, fêter la vie et espérer avoir un jour un aussi bel enterrement.

Mais revenons vers les femmes, puisque ce sont elles qui représentent le sujet principal de ce livre. Chacune des trois parties du livre est consacrée à l’une d’entre elles. A part les liens du sang (mère – fille – petite fille), un autre tour du destin les lie : le fait d’être nées bâtardes. Grâce à leurs forces intérieures, elles sauront la plupart du temps garder la tête haute malgré les regards inquisiteurs ou les remarques… Avec leur caractères différents, chacune se débrouillera à sa façon.

L’histoire s’ouvre ainsi sur Magdalena, la fille de Marie. Marie est en fait la quatrième femme de ce livre, une sage-femme pragmatique, battante et fière, un personnage qui m’a beaucoup plu. Comme elle s’est mariée avec Aloïs, Magdalena est envoyée par monsieur travailler dans une ferme (pour ne pas nuire à la bonne image de la famille…) :

« Tu dors au sec, tu manges bien, tu es propre, on ne te bat pas. » C’est ainsi qu’Aloïs résumait ma vie à venir, en partie pour me consoler, et surtout pour mieux me faire avaler que je devais quitter Marie, ma mère, sa femme.

Elle travaillera chez Feldmann, propriétaire des terres, qui vivra la triste période de la collectivisation.

Tu vois, c’est écrit noir sur blanc. On va prendre pour la collectivité les pâturages, et les foins de l’année prochaine seront à tout le monde. C’est exceptionnel.

Les gloussements de satisfaction du voisin arrivaient jusqu’à la cuisine.

Des moments de désespoir pour certains, mais aussi l’occasion de se réjouir pour les autres… Lenka Horňáková-Civade a très bien capté les différentes personnalités dans cette marche de l’histoire, c’est certainement la partie du livre la plus forte pour moi.

Expulsés de chez eux, sans jugement, sans décision autre que celle de la foule en colère, coupables d’avoir plus que les autres, peu importe pourquoi et comment. Pas le temps de discuter, de se justifier.

Puis vient Libuše (prononcez libouchè), la fille de Magdalena, et avec elle la possibilité de revivre les années 60, et finalement 68 et l’arrivée de l’Armée russe.

Même au bistro, où avant on entendait de tout, des disputes éclatantes, des discussions passionnées, les voix se taisent de plus en plus; on parlait dorénavant de pas grand-chose et avec toujours plus de crainte.

L’histoire s’achève avec Eva, qui nous emmène dans les années de la normalisation avec la pression faite sur les individus pour devenir « normaux », de surtout ne pas sortir du cadre, même avec une chose aussi simple que d’être gauchère… Même si l’auteure souligne que le livre n’est pas autobiographique, c’est certainement dans ce chapitre qu’elle a pu puiser dans ses souvenirs, notamment ceux de l’école.

La collectivisation, l’occupation et la normalisation – voilà les trois périodes clés de l’histoire. L’écrivaine a pris le soin de bien préciser certaines choses pour que le lecteur ne soit pas perdu – cela pourrait peut-être gêner certains qui sont à l’aise avec l’histoire…

En guise de fil rouge, on retrouve la broderie – la passion ou l’art qu’ont en commun les femmes du récit. Et dans cet esprit, le roman ressemble bien à une riche broderie colorée sur une chemise. Dans son ensemble, elle représente un tableau de la grande histoire d’un pays, mais si l’on s’approche, on reconnaît les détails, les petites images soignées, les destins des gens – des femmes et des hommes concrets qui essaient plus ou moins bien de faire avec, de trouver leur chemin.

Il ne nous reste qu’à souhaiter que l’écrivaine se penche sur une autre broderie…

X achetez-le chez votre libraire et n’hésitez pas à l’offrir

empruntez-le dans votre bibliothèque

lisez plutôt autre chose

Réf : Giboulées de soleil, de Lenka Horňáková-Civade. Alma, 2016. 296 p.

 

 

 

 

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9 réflexions sur “Lenka Horňáková-Civade – Giboulées de soleil

    • Oui, ça fait toujours plaisir de voir qu’un(e) auteur(e) méconnu(e) trouve son chemin vers ses lecteurs ! Une très bonne candidate pour le prix Renaudot. C’est son premier roman en français, mais elle en a écrit un ou deux en tchèque déjà auparavant (je ne les ai pas lus).

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  1. Pingback: Christoph Hein – Prise de territoire – Et si on bouquinait un peu ?

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