Grazyna Jagielska – Amour de pierre

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Grazyna Jagielska et son roman Amour de pierre fut un de mes coups de cœur de cette année. L’histoire de Grazyna, épouse d’un correspondant de guerre très connu, est racontée avec un tel magnétisme que peu importent nos activités de la journée ; une ou deux lignes suffisent pour se glisser dans la peau de ce couple et pour suivre, quasiment hypnotisés, leur parcours.

Il y a trois mois jours pour jour, j’ai été admise en maison de repos. Mon syndrome : le stress post-traumatique du soldat. En réalité, c’est le stress de mon mari, mais il m’a toujours délégué tous ses soucis.

Dès le départ, Grazyna et Wojtek forment un couple fusionnel, tous les deux avides de voyager et de faire la connaissance du Monde. Professionnellement, Wojtek s’engage sur la voie de correspondant de guerre, complètement absorbé par les événements mondiaux, par les souvenirs qu’il rapporte de ses voyages. Grazyna lui sert de havre, d’une oreille tendue pour qu’il décharge les horreurs dont il a été témoin. Condamnée à l’attente interminable avec une angoisse incessante de recevoir à chaque moment le coup de fil lui annonçant le décès de son mari, Grazyna sombre petit à petit.

(…) cela fait vingt ans que je me prépare à la mort de mon mari, et je suis presque prête. Encore quelques tentatives et on peut y aller. Je ne peux pas permettre qu’on me dérange, alors que je touche presque au but. Je me suis préparée à toutes les versions possibles : un tir de fusil automatique, dans la tête ou dans la poitrine ; un éclat de missile – nous savons ce que ça donne; et enfin l’explosion d’une mine.

Dans le centre de convalescence, Grazyna commence à échanger avec Lucjan – c’est pour elle le moment de mettre de l’ordre dans ses pensées, de se remémorer les choses enfouies, de s’expliquer. Il n’y manque rien, pas même un médecin bienveillant qui formule les phrases avec « nous » et qui l’incite à penser positivement…

Ma propre existence n’est garantie que jusqu’à la guerre suivante (…)

Les réflexions de Grazyna sont d’une sincérité époustouflante, son angoisse est palpable – avec son récit, l’auteure a réussi à nous rapprocher de quelque chose d’inimaginable, on lit ses phrases sans bouger par peur d’abîmer ce lien qui se crée entre elle et nous.

J’attendais que quelqu’un m’appelle et me dise : c’est fini. Je ne voulais pas nécessairement d’une fin heureuse, mais d’une fin tout court. Parfois, tout ce qu’on désire, c’est qu’une chose s’achève. Peu importe comment.

A part la vie intérieure et la relation conjugale de Grazyna, le livre constitue également un triste tableau des événements mondiaux relatés par Wojtek. L’Afghanistan, la Tchétchénie, l’Afrique du Sud… Le rôle que les journalistes et l’information jouent dans le monde d’aujourd’hui, leur importance, puisque sans eux ce serait comme si les morts n’étaient pas assassinés, comme si rien ne s’était passé. Le retour des journalistes de guerre dans leur vie paisible, l’écart entre ici et ailleurs. On ne peut s’empêcher de penser à la Syrie ou à d’autres zones de conflit du moment.

Je fais ça mieux que les autres, c’est peut-être ce qui rend dépendant. Je ne fais rien de plus que les autres, mais je réussis mieux; c’est une sensation fantastique. C’est comme une chasse au trésor : il faut parvenir au bout le plus vite possible. Eviter les pièges, et trouver la clef : accéder à tous les Malik, Bassaïev, Maskhadov ou Ahmed Chah Massoud. Je préfère être en quête de personnes, la satisfaction est alors plus grande. Les gens sont moins spectaculaires que les événements, mais les événements sont presque toujours aléatoires. On peut y participer et les décrire, sans même savoir réellement ce qui se passe. L’essence du travail, c’est de trouver l’homme, et de le forcer à parler.

Un récit d’une force étonnante sur la dépression, une confession très personnelle qui, malgré la gravité du sujet, n’est pas désespérant. Il n’est pas étonnant que le livre a rencontré un grand succès dans le pays d’origine de l’auteure : la Pologne.

Et mon conseil ?

X achetez-le chez votre libraire (il vient de sortir en poche)

X ou empruntez-le dans votre bibliothèque

lisez plutôt autre chose

Amour de pierre de Grazyna Jagielska, traduit de polonais par Anna Smolar. Editions des Equateurs, 2014, 233 pages.

 

 

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6 réflexions sur “Grazyna Jagielska – Amour de pierre

    • N’hésite pas ! J’ai lu quelques commentaires sur internet disant que ce livre était « trop dépressif ». Même s’il traite le sujet de la dépression (entre autres), je n’ai pas eu ce ressenti. Mais ce n’est pas une lecture gaie, c’est clair.

      Aimé par 1 personne

    • Oui, c’est un livre qui fait réfléchir, pas seulement sur la dépression mais aussi sur le travail des médias et leur rôle dans le monde d’aujourd’hui.

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