Milo Urban – Le fouet vivant

urban

Je suis très heureux aujourd’hui de chroniquer pour la première fois un livre slovaque. Dans Le fouet vivant paru chez Fayard, Milo Urban nous convie dans le village de Ráztoky pendant la 1ère guerre mondiale. Il y raconte le quotidien des villageois, influencé par une guerre à la fois lointaine (aucun combat ne s’y déroule) mais également proche des gens, car aucune famille ne sera épargnée. Il y restitue toute l’absurdité de la guerre et esquisse une peinture parfois peu flatteuse de la nature humaine. A découvrir absolument !

Débutons cette chronique en signalant l’excellente préface du traducteur, Michel Chasteau, qui présente Milo Urban et son oeuvre de façon très complète en quelques pages. Le fouet vivant est le livre majeur de l’auteur. Rendez-vous compte : il fut publié alors que celui-ci n’avait que 23 ans et rencontra un immense succès dès sa sortie. L’auteur y prend pour modèle son village de Rabčice, situé dans un pays de montagnes proche de la Pologne.

Dans une Slovaquie qui fait encore partie de l’Autriche-Hongrie (plus exactement de la zone hongroise), le village de Ráztoky se fait rattraper par la réalité de la guerre :

Longtemps les villageois demeurèrent sans comprendre, et peut-être n’auraient-ils jamais compris si la guerre, de sa main brutale, ne les eût frappés en plein coeur. Ráztoky avait beau être un trou oublié du bon Dieu, elle ne fut pas longue à le dénicher, pour le précipiter dans le tourbillon du carnage universel.

Celle-ci touche progressivement l’ensemble des habitants : les jeunes sont obligés de partir au service militaire, des réquisitions ont lieu dans les fermes, les premiers retours de soldats estropiés marquent les esprits. Milo Urban décrit avec beaucoup d’acuité ces épisodes de la vie du village par l’intermédiaire de « tableaux successifs » qui constituent le roman. Mieux encore, il nous montre à quel point l’esprit du village est transformé par le conflit quand l’une des habitantes, Eva Hlavajova, enceinte alors que son mari est au front, est abandonnée par une majorité des habitants. Les gens se divisent, le vernis se brise :

Et l’on voyait renaître dans sa nature première l’animal humain ignorant de toutes les convenances que des siècles avaient échafaudées, ignorant des préceptes et des lois, en un mot ignorant de tout ce qui règle les rapports des individus entre eux.

C’est toute l’autorité qui est également critiquée par l’auteur : le notaire (hongrois !), représentant du pouvoir de la Monarchie dans le village, mais aussi l’Eglise, dont l’influence est forte dans cette région très catholique, l’un et l’autre poussant à la guerre les populations. « Dieu ordonne… La patrie réclame… » : ainsi s’exprime le vicaire Létay dans son prêche. Milo Urban réserve néanmoins ses propos les plus acerbes à la guerre :

Ce qu’on voulait ici, c’était du bétail aux jarrets solides, des taureaux enragés, capables de foncer tête baissée dans l’obstacle.

Dans la seconde partie, on perçoit la fin de la guerre. Les désertions se font plus nombreuses, comme celle d’Adam Hlavaj, qui occupe une part importante du roman. Réfugié dans la forêt, il deviendra l’un des meneurs contre l’autorité austro-hongroise du village, dont la déliquescence est tangible. On peut y voir une renaissance pour le village et plus généralement pour la Slovaquie :

Une ère nouvelle était née dans le sang, vibrante de paroles ardentes, de rencontre où l’homme, enfin, côtoyait l’homme ; et de ce sang naissait un être nouveau qui retrouvait ses mains, des mains puissantes qui ne se laisseraient plus si facilement enchaîner. Au milieu de ce carnage, les lois s’étaient brisées, les trônes effondrés. Les masques qui recouvraient le visage des intouchables de ce monde, on les leur avait arrachés.

Mais comme le montre bien Urban, cette nouvelle page s’ouvre dans le sang. Toute étincelle suffit à enflammer une situation rendue critique par les privations, les avantages dont ont bénéficié certains. La violence, présente à tout moment dans le livre, se mue vers la fin dans une sorte de purification (qui m’a parfois laissé mal à l’aise) ; la vengeance semble salvatrice. C’est notamment le cas lorsque des habitants se réfugient dans l’alcool et saccagent l’auberge du juif Aron :

Les chevrons, formant un triangle de feu, se mirent en mouvement et décrivirent dans l’épaisseur de la fumée une vaste et triste courbe. Ce n’était plus la maison, ce n’était plus l’auberge qui brûlait ; c’était un énorme, un repoussant furoncle qui se vidait de son pus, après avoir si longtemps rongé la face du village.

Cette fin très forte, mais ambigüe quant aux intentions de l’auteur (condamnation ou approbation), confirme néanmoins le talent narratif de l’auteur dont je vous conseille vivement la lecture du livre !

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Le fouet vivant de Milo Urban, traduit du slovaque par Michel Chasteau. Fayard. 2013. 380 pages.

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5 réflexions sur “Milo Urban – Le fouet vivant

  1. J’ai besoin que les auteurs slovaques,hongrois, polonais, autrichien …. (entre autre) soient très clairs sur l’antisémitisme . C’est un sujet que j’ai essayé d’aborder avec des amis polonais et leurs réponses m’ont montré que ce sentiment était encore très vivace

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    • Ton commentaire est très juste. Il y a une certaine ambiguité à mon sens aussi dans ce livre ; ambiguité que balaie le traducteur dans son introduction néanmoins.

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