Arnošt Lustig – Elle avait les yeux verts

Si la mémoire était une personne, elle ne serait pas quelqu’un que tu aurais envie de rencontrer la nuit.

Je vous invite à découvrir un écrivain et journaliste tchèque, Arnošt Lustig (1926-2011). D’origine juive, il faisait partie des rescapés des camps de concentration où il a perdu presque toute sa famille – ce traumatisme se reflète dans tout son oeuvre qui compte de nombreuses nouvelles et romans, dont seulement deux (!) sont traduits en français : La danseuse de Varsovie et Elle avait les yeux verts. C’est sur ce deuxième que l’on va s’arrêter aujourd’hui.

Dans ce roman, on croise le chemin de Hanka, une jeune fille de 15 ans, d’origine juive. Mais pour les autres, elle s’appelle Fine, elle n’a plus 15, mais 18 ans et elle n’est pas une Juive, mais une Aryenne. Pourquoi ? Parce que nous sommes pendant la Deuxième Guerre Mondiale et Hanka a adopté une nouvelle identité avec un seul but : survivre.

Elle a été déportée à Auschwitz-Birkenau avec sa famille et à partir de ce moment, elle est sans cesse contrainte de prendre des décisions fatales. Elle se retrouve in fine dans un Feldbordell (bordel militaire de campagne) avec le mot Feldhure (putain aux armées) tatoué sur le ventre et avec un seul devoir : se soumettre à au moins 12 soldats par jour, un acte considéré comme étant patriotique.

De quoi devait ou pouvait-elle lui parler ? De ses douze soldats par jour ? Du sang qui lui martelait les tempes pendant qu’ils lui passaient sur le corps ? Elle vivait avec des remords de tous les instants. Dans la terreur de se trahir. Chaque fois qu’elle couchait avec un homme, son père, sa mère et son frère étaient là à la regarder. Ils revenaient pour qu’elle ne les oublie pas – et pour la juger.

Dans des conditions extrêmement difficiles (menace constante de l’exécution, froid, faim, maladies), elle satisfait un homme après l’autre : des manchots, des édentés, un capitaine de la Wehrmacht, mais aussi un ancien officier de l’Einsatzkommando, Stefan Sarazin – un assassin, un fou persuadé de la suprématie de sa race qui crache sa haine et se souvient avec une délectation perverse de ses missions.

C’est une lecture éprouvante, d’autant plus que l’auteur puise dans ses propres expériences cauchemardesques de Terezin, Auschwitz et Buchenwald (il s’est miraculeusement évadé d’un convoi de la mort qui l’a amené à Dachau). Le lecteur passe de la terreur au dégoût, de l’émotion à l’incrédulité. Le récit est entrecoupé de petits paragraphes avec 12 noms allemands, les 12 visiteurs quotidiens de Hanka.

Il y avait bien quelque chose qu’elle avait appris au camp. A tout faire vite. Manger, marcher, courir. Sans se pousser en avant ni rester en arrière. Sans regarder à droite ni à gauche. Aller, aller, aller. Ne pas se penser en archipel. Chacun pour soi. Sauve qui pouvait. On y régressait très vite au stade le plus primitif. L’état bestial, il n’y avait rien de plus naturel. Elle aussi, c’est pourquoi elle vivait encore. Ce n’était pas un mérite. C’était un hasard. Sans doute même pas un exemple de la sélection naturelle.

Dans la deuxième partie, Hanka se retrouve en Hongrie chez le rabbin Gedeon Schapiro qui a réussi à se cacher pendant la guerre, mais pas sa femme, ni sa fille. Hanka lui raconte son histoire, et on assiste à un effondrement de cet homme qui ne trouve aucune explication dans son savoir, ni dans ses livres.

Il ne voyait pas le commencement, seulement la suite. Il savait déjà où Fine avait été, ce qu’elle y avait fait. Il s’efforçait de tout considérer selon la justice, pour ne pas imputer une ombre de faute à mauvais escient. Il ne pouvait en appeler à ce à quoi la religion elle-même n’offrait pas de réponse. Il était troublé, sans repères. Il pensait à cette impudeur sans borne. Elle voulait vivre. Elle ne pouvait vivre qu’à ce prix, en subissant ce qu’elle avait subi. Quand la vie, le vouloir-vivre sont-ils un péché ? Quand la simple soif de vie est-elle un blasphème ? La rabbin se retrouvait en terrain inconnu, égaré dans sa propre âme comme dans un labyrinthe. Il n’y avait plus seulement le oui ou le non. Le bon ou le mauvais. Le bien et le mal. Où tirer la ligne entre le mensonge et l’erreur qui ne serait pas une faute ? Le juste et l’injuste ? (…) Dans ce pays sans Dieu, dans ce monde sans Dieu, au milieu d’hommes sans Dieu, après la chute des piliers soutenant la voûte céleste, la rabbin Gedeon Schapiro sentait s’abattre sur ses épaules un fardeau intenable, où il y avait comme des rochers, une pluie aveuglante d’éclats de pierre et de bois, et cette poussière omniprésente qui a raison même du plus fort.

A lire absolument.

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Elle avait les yeux verts d’Arnošt Lustig. Traduit du tchèque par Erika Abrams. Le livre de poche, 2012, 360 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

 

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24 réflexions sur “Arnošt Lustig – Elle avait les yeux verts

    • Je l’ai lu au lycée, donc j’ai dû me rafraîchir un peu la mémoire ! 🙂 C’est aussi un très bon livre (en tchèque Modlitba pro Katerinu Horovitzovou), une histoire très forte sur les machinations des nazis pour récupérer la fortune des juifs riches. Il s’est malheureusement inspiré d’une histoire vraie (si seulement ça ne pouvait être qu’une fiction !). Il existe également un film des années 60.
      Un auteur que je te conseille.

      Aimé par 1 personne

    • Oui, mais l’auteur ne tombe jamais dans le sensationnel, il pose des questions très intéressants, notamment sur le sentiment de culpabilité de ceux qui ont survécu (pourquoi moi et pas eux ?)

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    • Oui, ce sont les parties les plus fortes, les plus éprouvantes. A ce que j’ai lu sur internet, pas mal de lecteurs (tchèques) ont abandonné la lecture justement dans cette partie du livre, tant ça pouvait être insupportable.

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  1. Quelle histoire poignante et terrible. La question des décisions, des choix a faire en un instant dans l’espoir de survivre, c’est vraiment quelque chose qui revient encore et encore dans les livres en lien avec les camps de concentration. Et d’avoir ensuite a vivre avec les conséquences de ces choix… Cela me rappelle un peu le roman « Le choix de Sophie » de William Styron, un livre qui m’avait vraiment marqué quand je l’avais lu il y a une dizaine d’années.

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  6. Mes lectures récentes m’ont donné envie de lire des textes sur cette période, donc ce livre me semble tout indiqué. Je ne connaissais pas du tout.

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