Leonid Tsypkin – Un été à Baden-Baden

Tsypkin

J’ai découvert ce livre complètement par hasard. En cherchant des informations sur Susan Sontag, les moteurs de recherche m’ont proposé Un été à Baden-Baden de Leonid Tsypkin, un roman pour lequel la romancière a écrit une préface. Sur la quatrième de couverture on peut lire ses mots : On sort d’Un été à Baden-Baden purifié, secoué, fortifié. Je l’ai acheté et lu aussitôt. Et comme je pense que vous devriez faire de même, je voudrais vous en raconter un peu plus dans ce billet.

Leonid Tsypkin (1926-1982) était un écrivain et médecin russe. Je mets d’abord « écrivain » car c’était ce à quoi il a toujours aspiré, mais la situation dans son pays ne le lui a pas permis. En effet, sa famille a été, comme tant d’autres, balayée par la grande Histoire. Les purges, la Seconde Guerre Mondiale, l’antisémitisme, l’impossibilité d’exercer le travail de chercheur (comme réponse à l’émigration de son fils), l’absence d’autorisation à quitter le pays… Par crainte d’être poursuivi, Leonid Tsypkin a écrit pour lui et sa famille et n’envoyait pas de manuscrits aux éditeurs. Il est décédé 7 jours après avoir été publié grâce à son fils vivant aux Etats Unis. On apprend beaucoup de choses dans la préface qui est tout simplement passionnante. Susan Sontag se penche non seulement sur la vie de l’auteur, mais aussi sur son style d’écriture (ce qu’elle appelle la phrase tsypkinienne).

L’écriture de Tsypkin. En quoi est-elle si particulière ? Des phrases très longues, où les points font place à de nombreuses virgules ou points-virgules. Dans une seule phrase, le lecteur passe d’un sujet à l’autre, mais change aussi d’époque ! Décrit de cette façon, ça peut paraître troublant, mais la lecture est étonnamment fluide. On plonge tout simplement dedans et on se laisse porter. J’ai beaucoup aimé.

L’histoire est toute simple à la base mais d’une grande richesse. On suit deux fils : la vie de Dostoïevski et de sa femme (surtout leur séjour à Baden-Baden) et les observations et réflexions du narrateur qui voyage sur les traces de cet écrivain russe. Tsypkin mélange ainsi habilement la fiction (même s’il s’est scrupuleusement documenté et tous les faits sont conformes) et l’autobiographie. Il a réussi admirablement à donner du souffle à ce couple et à leur époque, je relisais certaines descriptions avec délectation. En lisant les derniers jours de Dostoïevski, on retient son souffle. Je ne sais pas si en picorant quelques passages, je vais faire honneur au livre, car je pense que sa beauté réside justement dans ce torrent de mots, mais je partage quand même quelques extraits avec vous pour que vous puissiez vous faire une idée. Les rapprochements entre Fedia et Anna quand celle-ci s’est fait embaucher comme sténographe, par exemple (rappelons que Fedia était 25 ans son aîné) :

(…) à la troisième ou quatrième séance de travail, elle surprit son regard sur elle, vif et pénétrant, elle crut un instant qu’il voulait s’approcher pour lui dire quelque chose, alors, l’air sérieux, elle baissa les yeux et se concentra sur ses notes en sténo : elle était à deux doigts d’atteindre le mât, mais il ne fallait pas aller trop vite et risquer au dernier moment de perdre l’équilibre – de jour en jour il s’approchait un peu plus, il n’allait plus d’un angle à l’autre de la pièce comme les premières fois, il tournait autour d’elle et les cercles chaque fois se resserraient – l’araignée qui approche de la mouche – et dans cet encerclement qui allait se resserrant il y avait et pour lui et pour elle un goût délicieux d’interdit, qui faisait qu’on retenait son souffle, mais toujours sérieuse, austère même, elle baissait les yeux et fuyait ses regards – mais n’était-ce pas elle qui tissait la toile, ou tous les deux ensemble ? La toile était tissée, les fils à tout moment pouvaient rompre, mais chaque fois il fallait que le beau-fils passe la tête par la porte du cabinet de travail avec un petit sourire montrant qu’il n’était pas dupe, alors l’orateur abandonnait les cercles pour la diagonale – d’un coin à l’autre – et s’évertuait à ne pas regarder Anna, mais c’était plus fort que lui.

Souvent, une lecture en génère une autre. Outre les titres qu’on note après avoir lu la préface (par ex. Pasternak ou Grossman et son livre « Confession d’un Juif » qui paraît être malheureusement épuisé), une fois ce roman refermé, le lecteur se voit jurer de lire des romans de Dostoïevski, bien sûr, (je pense à Patrice et « ses » Frères Karamazov, sous une fine couche de poussière dans notre bibliothèque) mais aussi de Tourgueniev ou alors de Pouchkine – j’ai adoré les passages qui lui sont consacrés, comme celui-ci :

(…) bientôt une troïka va faire sonner ses grelots, le cocher fouette les chevaux qui trottent à vive allure, la neige crisse sous les patins et dans le traîneau, Alexandre Pouchkine, enveloppé d’une couverture de fourrure, file vers Pétersbourg, excité par le vin, par la charmante fille de maître de poste, par les bals en perspective et le rendez-vous prévu avec quelque beauté mondaine, avec qui la veille il a noué l’intrigue ; dans sa tête se forment d’eux-mêmes des vers et des strophes qui seront ensuite publiés de recueil en recueil (…) Pouchkine ! quelle place tu tiens dans les cœurs et dans les esprits (…)

A cette excursion tout fait passionnante au XIXème siècle, s’ajoute donc le voyage pas moins intéressant, du narrateur qui se situe au XXème siècle. Il voyage en train de Moscou à Leningrad, il déambule dans la ville, il visite la maison de Dostoïevski. Il observe, il décrit, il rêve, et nous offre ainsi un portrait de la Russie, de son âme et des mentalités de ses habitants.

Dehors, il faisait très froid, la neige crissait sous les pas ; aux feux rouges des files de tramways attendaient, les gens éclairés par les réverbères et par la neige se massaient aux arrêts de tramway et d’autobus ; des petits groupes d’hommes stationnaient devant un magasin d’alimentation, des trios se formaient pour acheter à bourse commune une bouteille de vodka ; un peu plus loin, à quelques mètres du magasin, on voyait des hommes aux visages amaigris, blafards – adossés aux murs, ils s’affalaient lentement sur le trottoir en laissant sur leurs vêtements des traînées de plâtre, et restaient ainsi jusqu’à ce qu’un véhicule à croix rouge vienne les ramasser.

Vous l’aurez compris, c’est un livre fort que je vous conseille chaudement !

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Un été à Baden-Baden de Leonid Tsypkin. Traduit du russe par Bernadette du Crest. Points, 2005, 218 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

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16 réflexions sur “Leonid Tsypkin – Un été à Baden-Baden

    • Ce n’est qu’un petit poche tout innocent ! 🙂 Mais attention, comme je le précise, il cache beaucoup d’autres titres que nous avons envie de lire ensuite ! Par contre si tu aimes bien Dostoïevski, c’est un passage obligé, il y a rien à faire 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. lu avant d’avoir un blog je ne l’ai jamais chroniqué mais c’est un livre que j’ai lu avec grand plaisir et grand intérêt pour qui s’intéresse à Dostoievski
    au fil du temps j’ai lu les mémoires de sa femme et une excellente bio sur lui mais ce livre un peu particulier m’a beaucoup plu

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