Maurice Barrès – La colline inspirée

barres

Désigné en 1950 comme l’un des 12 lauréats du « grand prix des Meilleurs romans du demi-siècle », La colline inspirée de Maurice Barrès est tombé de nos jours dans l’oubli, en témoigne l’impossibilité de trouver une édition neuve. Cela est bien dommage. Qualifié de « bouleversant » par Marguerite Yourcenar, le roman s’inspire de l’histoire réelle de trois religieux, les frères Baillard, qui se sont évertués à mettre en valeur la colline de Sion-Vaudémont, en Lorraine, avant d’être excommuniés de l’Eglise. C’est surtout un roman très poétique, où transparaît l’amour de Barrès pour la Lorraine mais aussi son attachement au christianisme.

Une volonté a marqué ici la terre ; un cachet s’est enfoncé dans la cire.

Maurice Barrès a été l’un des écrivains majeurs de la fin du 19ème et du début du 20ème siècle. Figure de la droite traditionnaliste, anti-dreyfusard, il fut même député boulangiste et a participé à la tentative de coup d’Etat de Déroulède en 1899. Dans la préface rédigée par Marie-Pierre Blancquart dans la présente édition, il est rappelé que le nationalisme et l’antisémitisme sont certes deux aspects de Barrès, mais pas les seuls ; c’est un romantique, un enraciné. Les thèmes développés dans La colline inspirée le corroborent.

Avant de parler du livre, arrêtons-nous aussi sur cette colline de Sion-Vaudémont qui, située à environ 30 km au sud de Nacy, offre un joli point de vue sur le plateau lorrain environnant. Considéré comme l’un des lieux du tourisme lorrain, doté depuis le 17ème siècle d’un pélerinage marial, la colline inspire à Maurice Barrès un grand nombre de très jolis passages du livre, à l’image de celui-ci :

L’horizon qui cerne cette plaine, c’est celui qui cerne toute vie ; il donne une place d’honneur à notre soif d’infini, en même temps qu’il nous rappelle nos limites.

C’est justement cette citation que l’on peut dire sur l’un des quatre côtés de base du monument à Barrès, érigé en 1928 sur la Colline de Sion. Et à la lecture du roman, on se dit que la façon dont l’écrivain célèbre ce lieu méritait en effet que son souvenir y soit inscrit.

Il est des lieux qui tirent l’âme de sa léthargie, des lieux enveloppés, baignés de mystère, élus de toute éternité pour être le siège de l’émotion religieuse. (…) Illustres ou inconnus, oubliés ou à naître, de tels lieux nous entraînent, nous font admettre insensiblement un ordre de faits supérieurs à ceux où tourne à l’ordinaire notre vie. (…) Il y a des lieux où souffle l’esprit. (…) La Lorraine possède un de ces lieux inspirés. C’est la colline de Sion-Vaudémont, faible éminence sur une terre la plus usée de France, sorte d’autel dressé au milieu du plateau qui va des falaises champenoises jusqu’à la chaîne des Vosges.

Le passage ci-dessus (dont le célèbre « il y a des lieux où souffle l’esprit ») est extrait du début du livre et nous emmène donc sur la colline de Sion, dont le pélerinage était tombé en désuétude depuis la Révolution française et que trois prêtres (les frères Baillard : Léopold, François et Quirin) vont rétablir. C’est donc une histoire vraie qui est à la base du roman, mais une histoire que Barrès va magnifier par sa plume :

Voici ce livre, tel qu’il est sorti d’une infinie méditation au grand air, en toute liberté, d’une complète soumission aux influences de la colline sainte, et puis d’une étude méthodique des documents les plus rebutants. (…) J’ai surpris la poésie au moment où elle s’élève comme une brume des terres solides du réel.

Les frères Baillard restaurent des bâtiments d’Eglise, réimplantent des religieux dans les environs de, et sur la colline ; prenant certaines libertés dans leur action, ils sont rattrapés par leur hiérarchie et « leur entreprise » fait faillite en 1848. A l’occasion d’une retraite religieuse imposée par l’évêque, Léopold entend parler de la doctrine de Vintras, l’Oeuvre de la Miséricorde, et part le rejoindre en Normandie, avant de développer ce culte à Sion. Prophète, escroc, hérétique ? Quoi qu’il en soit, les frères Baillard finissent par être excommuniés par l’Église, et doivent s’exiler.

Si l’on analyse froidement cette affaire, on se dit que c’est l’histoire d’une hérésie et que les frères Baillard étaient, à l’image de Vintras et ses hosties ensanglantées, des illuminés. Il n’en est rien : que ce soit dans leur ascension et dans leur superbe d’avant 1848, dans leur pratique « vintrasienne », ou plus encore dans la chute qui les entraîne dans le dénuement, on ne peut que s’attacher qu’à Léopold, à sa sincérité. C’est le mérite de l’écriture de Barrès de générer cette empathie et cette émotion ; il sublime le personnage, d’autant plus en comparaison un ordre religieux « froid » ou vengeur, ou des habitants médiocres qui conspuent les Baillard. Voici également la façon dont il décrit les dernières années du prêtre, âgé alors de plus de 80 ans :

Ces interminables divagations mortuaires où le vieux pontife s’égarait, plus fréquentes à mesure qu’il cédait à l’assoupissement du grand âge, qui pourrait nous en donner la clef ? Il y laisse abîmer sa raison. Il ne fournit plus rien au monde et n’accueille plus rien du monde, sinon le souffle des tempêtes dans sa cime. Par son seul tronc, il fait encore l’effet le plus imposant, mais il a passé la saison des feuilles. Les tempêtes l’ont ébranché ; nul oiseau, même d’hiver, ne vient se reposer sur lui, et la seule touffe verdoyante qu’il tende vers le ciel, c’est, comme un bouquet de gui parasitaire, la pensée vintrasienne. Dans cette intelligence entourée de brumes, quelques souvenirs, toujours les mêmes, passent à de longs intervalles, rappelant ces vols de buses qui, sous un ciel neigeux, s’élèvent des taillis de la côte, y reviennent, en repartent, obéissent à quelque rythme indiscernable.

Enfin, on perçoit l’attachement de Barrès au christianisme ; pas uniquement à celui de l’ordre représenté par l’évêque, mais à une synthèse entre l’enthousiasme de liberté religieuse (dans ce cas, Léopold) la hiérarchie de l’Eglise :

Qu’est-ce qu’un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle ? Qu’est-ce qu’un ordre qu’aucun enthousiasme ne vient plus animer ?

Ce fut pour moi une très belle lecture, de celle qui laisse une trace. Je vous invite donc à vous plonger sans plus attendre dans ce livre et à profiter d’un voyage en Lorraine pour aller humer l’esprit qui anime la colline de Sion !

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Lisez autre chose

La colline inspirée de Maurice Barrès. Fleuron, 1996, 398 pages.

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13 réflexions sur “Maurice Barrès – La colline inspirée

  1. Merci pour ce billet qui parle de ma Lorraine natale. Vérification faite auprès de la bibliothèque, je vais pouvoir l’emprunter et découvrir ce merveilleux roman, dont je n’avais aucune idée.

    Aimé par 1 personne

      • J’ai relu avec grand intérêt ton billet à la hauteur du roman de M Barrès, à l’écriture raffinée, oh combien ! Je n’ai pas terminé le roman car il se déguste à petite gorgée… et bien sûr je vais me rendre sur les lieux cet été (c’est à une heure de route de la maison familiale), grâce à toi. MERCI Patrice !!

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      • Merci beaucoup, Marie-Jo ! Quel plaisir de lire ton commentaire, c’est une belle récompense pour le rédacteur du billet :-). Je suis vraiment très heureux de t’avoir fait découvrir le livre et le lieu.

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  2. Effectivement, Maurice Barrès est tombé autant dans l’oubli que le roman dont vous parlez. Où Marguerite Yourcenar évoque-t-elle ce livre ? Pourriez-vous me l’indiquer ? Cela m’intéresse de le savoir.
    Merci d’avance; Bonne journée.
    Marie – blog Bonheur du Jour

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour votre commentaire. En fait, cet avis de Marguerite Yourcenar fait partie de l’avant-propos du livre. Elle l’aurait dit en 1980, mais je ne sais pas à quelle occasion. A bientôt sur votre blog!

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  3. Pingback: Jacques de Lacretelle – Silbermannp – Et si on bouquinait un peu ?

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