Wilfried Bommert & Marianne Landzettel – La fin de l’alimentation

BommertA l’évocation du changement climatique, on pense souvent à l’apparition d’événements extrêmes, à la montée des océans, mais la mise en péril du système alimentaire mondial à l’heure où la population mondiale tend vers 9 milliards d’individus est une menace majeure à intégrer. C’est le mérite de l’ouvrage rédigé par l’agronome Wilfried Bommert et la journaliste Marianne Landzettel, La fin de l’alimentation, de nous montrer que les sécheresses ou les inondations plus intenses, la recrudescence des parasites, menacent les cultures et à travers elles nos modes d’alimentation. Un livre que je vous propose de découvrir aujourd’hui dans le cadre de la série « Nourrir le monde ».

L’enquête nous emmène dans les 4 coins du monde et illustre les difficultés que rencontrent déjà les producteurs de différents pays. En Californie, qui produit 50 à 80% des légumes américains et 80% des amandes, les problèmes d’eau sont tels qu’il faut dépenser 600.000 dollars pour creuser un puits de 600 m ! Sachant qu’il faut 3.8 l d’eau pour produire une amande, des terres sont mises en friche car elles ne peuvent soutenir la production (au passage, cela montre bien les limites que présente le remplacement du lait de vache par du lait d’amande dans des menus de type « vegan »).

Au Brésil, la hausse des températures nocturnes et la recrudescence des rouilles (maladie) met en danger 40 à 80% de la production de café. Là aussi, le problème de l’eau est visible ; les besoins des plantes augmentent avec l’évapotranspiration. « Le café est gourmand en eau : il lui faut 1500 à 2000 millimètres de précipitations par mètre carré. A moins de 1000 millimètres, les arbustes commencent à avoir soif et, en deçà de 800 millimètres, ils sèchent sur pied ». Les auteurs prévoient une hausse des prix du café dans les années à venir. En Afrique, d’ici le milieu du siècle, on perdra jusqu’à 50% de surface de cacao dans l’ensemble de la ceinture ouest-africaine du cacao. L’industrie de transformation, pour sécuriser ses approvisionnements, investit d’ores et déjà dans la culture de variétés plus tolérantes au stress. Prenons un dernier exemple venu des mers où s’exerce une double pression sur les fruits de mer : la hausse de la température qui provoque une prolifération de bactéries (celles qui ont détruit les huîtres ces dernières années), mais aussi l’acidification qui fragilise le coquillage lui-même. Chez la moule par exemple, on observe un affaiblissement des attaches du muscle.

Les perdants du changement climatique océanique se trouvent en majorité dans les Océans du Sud, au cœur des régions de coraux. Près de 500 millions d’habitants de la planète vivent de ce qu’abritent les récifs coralliens.

Les exemples choisis sont vraiment intéressants car ils touchent un grand nombre d’espèces (la pomme de terre, la tomate, la vigne… en plus de celles évoquées ci-dessus). J’ai trouvé que le réchauffement climatique n’était pas toujours le facteur le plus important dans les baisses de production. Par exemple, nombre d’espèces invasives se sont installées à la faveur du boom du marché mondial (comme la drosophile suzukii qui attaque les vignes en Allemagne). De plus, les tensions sur l’eau s’exacerbent aujourd’hui aux quatre coins du globe, mais elles sont la suite logique d’une gestion non durable, comme l’exemple de la zone de production légumière du sud de l’Espagne :

Les tomates à elles seules consomment 180 litres d’eau douce par kilo. Par an, 2,7 millions de tonnes de fruits et légumes quittent la province d’Almeria, dont 600 000 tonnes de tomates, de poivrons et d’aubergines destinées aux seuls supermarchés allemands. Ce sont donc 150 000 mètres cubes d’eau qui partent de l’Andalousie aride en même temps que ces produits à destination des régions bien arrosées du nord de l’Europe. (…) Le bilan des précipitations régionales montre qu’on ne peut pas raisonnablement continuer à exporter ainsi de l’eau. En effet, l’Andalousie ne reçoit chaque année que 200 millimètres de pluie par mètre carré. Or la culture intensive des tomates exige approximativement 1320 millimètres d’eau par mètre carré et par an.

Ou encore dans la vallée du Nil, qui produit 3 récoltes de pommes de terre nouvelles par an pour l’exportation en Allemagne et en Russie. « Soit 1,8 milliard de mètres cubes d’eau par saison pour 2,6 millions de tonnes de pommes de terre. Autrement dit, ce sont 280 millions de mètres cubes d’eau qui quitte chaque année le pays par la mer avec les 400 000 tonnes de pommes de terre d’exportation ». Les nappes sont ensuite contaminées par l’eau salée, rendant l’eau impropre à la culture.

Enfin, un des grands mérites du livres réside dans la mise en perspective des pratiques. Prenons l’Allemagne et ses cochons. On peut se dire qu’un pays comme celui-là, avec son climat tempéré, est plus sécurisé dans sa production alimentaire. Mais les cochons mangent du soja, beaucoup de soja importé (40 kg par animal) :

On distribue dans les étables de toute l’Allemagne des produits qui poussent outre-Atlantique sur plus de 6 millions d’hectares. Ces importations sont équivalentes à la moitié des terres cultivées d’Allemagne. Sans ces champs d’Outre-Atlantique, il n’y aurait pas d’usines à viande au-delà des Dammer Berge et l’on ne pourrait pas produire chaque année 8 millions de tonnes de viande bon marché, du porc pour l’essentiel. C’est une réalité que l’on a tendance à oublier devant les fricassées et autres ragoûts nationaux.

Quand la sécheresse menace les Cerrados au Brésil où est produit le soja, c’est tout un modèle agricole qui tousse.

Au risque d’être un peu long, citons encore deux exemples montrant l’importance de redéfinir notre consommation :

  • La lutte contre le gaspillage ; un producteur de Californie s’est réorienté vers la production de melon mais « au cours des six dernières années de sécheresse, … a dû enfouir entre 35 et 40% de ses melons bio et parfaitement mûrs, parce qu’ils n’avaient pas la bonne taille pour tenir dans les cagettes » ;
  • La nécessaire relocalisation des productions (encore un exemple des Etats-Unis) : « Aujourd’hui, 90% des produits alimentaires vendus et consommé dans l’Iowa, Etat agricole, ne viennent pas de l’Iowa. Au rayon légumes frais d’un supermarché relativement grain de Fairfield, on trouve très exactement deux articles qui ont poussé dans un champ de l’Iowa, des bettes et du chou vert. Tout le reste, de la salade aux betteraves rouges et aux panais, vient de Californie, à plus de 3000 kilomètres de là. »

C’est une lecture qui m’a semblé très intéressante. Elle traite bien de l’exemple des impacts du changement climatique en apportant de nombreuses contributions de régions variées du globe. J’aurais trouvé intéressant de voir quelques courbes de température ou de précipitations pour quantifier un peu plus ces changements de climat, plutôt que de prendre une année au hasard parfois (la variabilité climatique a toujours existé). Certains chapitres étaient plus approfondis que d’autres, les solutions évoquées à la fin de chaque chapitre mériteraient d’être creusées un peu plus. Quoi qu’il en soit, la conclusion est intéressante puisque non manichéenne : les auteurs y évoquent l’amélioration de la qualité du sol (pour stocker mieux l’eau), la recherche sur la durabilité de l’agriculture, la nécessaire protection des auxiliaires… mais aussi la nécessité de la sélection de semence plus résistante ou encore l’utilisation de nouvelles technologies.

Encore un livre, s’il en fallait, montrant l’importance de lutter contre le changement climatique. Qu’attendons-nous ?…

Je vous conseille donc de :

X l’acheter chez votre libraire (et de l’offrir)

X l’emprunter dans votre bibliothèque

lire autre chose

Wilfried Bommert, Marianne Landzettel. La Fin de l’alimentation – Comment le changement climatique va bouleverser ce que nous mangeons. La librairie Vuibert, 2019. 352 pages.

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5 réflexions sur “Wilfried Bommert & Marianne Landzettel – La fin de l’alimentation

  1. voilà un livre que je note immédiatement, l’impact climatique est très important et va parfois se nicher où on ne l’attend pas, revoir l’alimentation va être nécessaire sans doute autant que la recherche de sources d’énergie non polluantes !! merci pour cet article passionnant

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  2. je note aussi car ce thème me passionne… Je termine d’abord « L’humanité en péril » de Fred Vargas 🙂
    si seulement les « hommes » voulaient réfléchir un peu et se montrer plus raisonnables. Le problème des amandes est connu depuis un moment mais on a laissé faire …

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  3. Pourquoi faut-il « nourrir le monde »? Qui le dit? De quel droit? Et si on était moins nombreux pour commencer?

    C’est vraiment délirant cette idée qu’on a « le droit » d’être nourri qu’on soit 500 millions, 5 milliards ou 50 milliards. Ce n’est pas ainsi que le monde réel fonctionne et on va bientôt s’en apercevoir (à nouveau).

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  4. J’ai lu ton billet avec intérêt car le problème de l’eau me terrifie. J’ai lu le mois dernier « homme qui fait jaillir l’eau du désert » d’Alain Gachet qui fait des miracles en matière de forage de puits mais comme tu le fais remarquer, le coût est énorme.

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  5. Ce qui m’effraie, c’est que malgré ces analyses, ces prévisions, ces constats, la plupart s’entêtent à suivre le modèle de la croissance à tout prix : la fuite en avant.
    La série « Jeux d’influence » qui vient de passer à la télévision n’a rien d’encourageant.

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