Henry Bogdan – Histoire de l’Allemagne

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« Le passé historique de l’Allemagne est très mal connu des Français. Il se limite généralement à l’époque contemporaine. S’il remonte parfois jusqu’en 1870, c’est uniquement dans la perspective des conflits au cours desquels Français et Allemands se sont confrontés ». Voici les premiers mots de l’avant-propos d’Henri Bogdan dans son Histoire de l’Allemagne. Une lacune malheureusement réelle ; ainsi, coïncidant avec la commémoration cette année du trentenaire de la réunification, mais aussi les 80 ans du début de la Seconde Guerre Mondiale, et sachant qu’Eva lance Les feuilles allemandes en novembre, je vous propose de vous plonger aujourd’hui dans l’histoire de nos voisins d’Outre Rhin !

Ce serait une gageure que de vouloir résumer ce livre dans cette courte chronique ; aussi, je souhaite vous proposer quelques réflexions et événements qui ont façonné l’histoire de l’Allemagne.

Commençons par définir deux termes avant d’aller plus loin : la Germanie évoquée dans le titre est « le territoire de la rive gauche du Rhin soumis à Rome » qui deviendra, selon Tacite, le monde germanique à la fin du Ier siècle après JC. Les Germains, originaires de Scandinavie méridionale, s’y sont installés avant de partir « à l’assaut du monde romain ». Le Saint Empire romain germanique, quant à lui, est une notion importante à saisir : il s’agit de l’expression employée pour désigner le territoire dirigé par l’Empereur des Romains ; il s’inscrit dans la continuité de l’Empire d’occident des Carolingiens et de l’Empire romain. Il ne s’agissait pas d’un Etat-Nation, loin de là. Le qualificatif de « Saint » lui fut donné par Frédéric Barberousse. On ne parle donc peu de l’Allemagne, mais du Saint Empire qui finira officiellement en 1806.

Attardons-nous maintenant sur le fait religieux, notamment aux XVIème et XVIIème siècle.

En 1517, Luther publie ses 95 thèses qui seront condamnées par le pape Léon X dès 1520. Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, qui gère les affaires allemandes, tergiverse, et la réforme se diffuse. En 1526, à la diète de Spire, il est décidé que « chaque prince a « la liberté de croire » ; mais Ferdinand revient sur cette décision en 1529 de telle sorte que le luthéranisme ne peut s’étendre à de nouvelles régions (en « protestant » contre cette décision, les réformés donnent ainsi le nom de « protestantisme » à leur mouvement). Des conflits s’installent, et en 1555, lors de la paix d’Augsbourg, la reconnaissance officielle de la religion réformée (par le pouvoir temporel, pas par le pape) et de la liberté de religion des princes conduisent finalement à ce découpage que l’on connaît encore aujourd’hui sur le territoire allemand : schématiquement, un nord protestant et un sud catholique, la réforme s’étend diffusée à partir du nord-est.

Les querelles religieuses ne sont pas finies dans cette région ; à partir de la défenestration de Prague de 1618, l’immiscion progressive des puissances étrangères conduit à la Guerre de Trente Ans :

Jusqu’au début des années 30, Richelieu n’avait pu intervenir directement pour des raisons de politique intérieure, mais ses objectifs demeuraient les mêmes : affaiblir l’empereur pour l’empêcher d’apporter un soutien militaire à l’Espagne, se créer une « clientèle » parmi les princes allemands inquiets des atteintes aux « libertés germaniques » commises par Ferdinand III, et prendre le contrôle de l’accès au Rhin.

Une guerre qui sera une véritable catastrophe démographique pour ce qu’on appelle encore le Saint Empire.

Le grand morcellement du territoire, et l’impossibilité de comprendre le fédéralisme allemand avec le modèle français en tête, sont également clés.

Dès le Xème siècle, on note l’importance des ducs et des duchés. Par le Concordat de Worms, l’Empereur abandonne au pape l’investiture spirituelle, en échange de sa reconnaissance par ce dernier. En raison de querelles de dynasties, l’autorité monarchique reste souvent faible. Sous le règne de Charles IV, pour stabiliser la région, la Bull la guerre de Trente Ans, fait que l’Empereur est un prince territorial parmi d’autree d’Or fixe les modalités d’élection du souverain. Ce faisant, elle « consacre la faiblesse de l’autorité royale face à la toute-puissance des princes territoriaux ». Comme je le mentionnais précédemment,s, qui n’a de véritable autorité que sur ses Etats patrimoniaux (en l’occurrence l’Autriche et la Bohême pour faire simple).

La carte ci-dessous illustre le grand morcellement de l’Empire lorsqu’éclate la Révolution française (2 puissantes dominantes, 300 principautés de statut et taille différentes, 51 villes libres d’Empire, 74 principautés ecclésiastiques !). Il faudra attendre le XIXème siècle pour voir la marche vers l’unité. L’Empire allemand né de la défaite de Sedan et le IIIème Reich seront les seules tentatives de centralisation, avant de revenir en 1949 sur un modèle très fédéral.

La rivalité entre l’Autriche et la Prusse mérite également d’être mentionnée. Les Habsbourg se sont progressivement imposés dans la région, et l’Empereur était issu de ses rangs. Ville la plus peuplée au XVIIIème siècle, Vienne rayonne et voit son prestige renforcé après la libération de la Hongrie vers 1685. Face à elle, le royaume de Prusse émerge à partir de 1713. Petit à petit, une Allemagne bicéphale voit le jour. Chaque entité affirme son pouvoir central. A la fin du XVIIIème siècle, la Prusse de Frédéric le Grand est un bénéficiaire, comme l’Autriche, du partage de la Pologne. Cette même Prusse crée une union douanière en 1834 qui fédère 26 millions d’habitants et 25 Etats et Guillaume Ier reprend à son compte en 1861 l’idée d’une Allemagne unifiée sous la direction de la Prusse. En 1866, par la défaite de Sadowa, l’Autriche est de facto exclue de l’espace germanique. La suite est connue : l’Autriche se recentre sur sa zone d’influence et l’Autriche-Hongrie naît en 1867 tandis que le Reich Allemand (le second) est proclamé en 1871.

Enfin, rappelons la montée en puissance de l’Empire allemand avant l’écroulement du XXème siècle. Avec 68 millions d’habitants en 1914 (dont 2/3 urbanisés), un réseau de communications très développé, l’Allemagne était devenue la première puissance économique européenne. La situation matérielle très difficile de l’après-guerre et la perte de 20% du territoire suite au traité de Versailles ont été durement ressenties par la population. En 1945, le pays ressort exsangue de la guerre qu’il avait provoqué : 6.000.000 victimes et 9.000.000 prisonniers (dont encore 2 millions à l’Est en 1949 / 1950 !). Je fais mienne la réflexion de Henry Bogdan :

Le 8 mai 1945, lorsque le bruit des armes cessa, ce fut un spectacle de désolation qui s’offrait au regard des soldats alliés. Un demi-siècle plus tard, l’Allemagne, redevenue un pays moderne et dynamique, occupe un rôle de premier rang au sein de l’Union européenne. Qui aurait pu imaginer à la fin de la guerre qu’en deux générations on serait parvenu à de tels résultats ?.

Au final, un ouvrage vraiment passionnant duquel on apprend beaucoup de choses. De plus, au début de chaque chapitre, quelques phrases résument ce que l’on va apprendre dans la partie concernée : une véritable aide à la compréhension. Cela me fait d’ailleurs penser que ce dernier ne s’adresse pas seulement à un public initié. La seule limite réside dans le format des cartes (c’est un poche) ; on aurait aimé en trouver un peu plus également.

Je vous conseille donc de :

X l’acheter chez votre libraire (et de l’offrir à quiconque s’intéresse à l’Allemagne)

X l’emprunter dans votre bibliothèque

lire autre chose

Histoire de l’Allemagne, de la Germanie à nos jours, de Henri Bogdan. Tempus Perrin, 2003, 477 pages.

16 réflexions sur “Henry Bogdan – Histoire de l’Allemagne

    • Je voulais en effet parler de l’histoire de l’Allemagne avant d’aborder sa littérature. A lire les premiers billets des Feuilles allemandes, je me rends compte que la grande Histoire n’est jamais loin des histoires personnelles.

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  1. Quelle lecture, merci pour ce billet. Je connais un peu l’histoire, étant d’une famille protestante originaire de Spire. Je me réjouis de participer à ce mois de novembre germanophone.

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    • Tu portes donc en toi une partie importante de l’histoire allemande ! Et bienvenue donc pour ce mois de novembre consacré à la littérature de langue allemande.

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  2. superbe chronique!Je connais mal l’Histoire de l’Allemagne (à part le XXe siècle!
    l’auteur propose des cartes comme celle que tu as publiée ?
    je vais voir si je le trouve à la BM sinon, je tenterai ma chance sur les livres d’occasion…

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    • Cela me réjouit d’autant plus si tu te plonges dans la lecture de ce livre. En fait, c’est une carte que j’ai trouvée sur Internet et que j’ai collée pour illustrer le morcellement territorial. Les cartes présentes dans le livre sont en noir et blanc et de petit format. J’imagine que c’était mieux dans la version brochée.

      Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup. En fait, je ne savais pas trop comment le faire au début et je me suis résolu à mettre en avant quelques points susceptibles d’interpeller un lecteur francophone. Il y a un parti pris et en faisant cela, j’évince beaucoup d’autres aspects, mais les intéressés se précipiteront vers le livre !

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