R.M. Douglas – Les expulsés

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Un afflux de réfugiés sur le territoire allemand ? Non, ce n’est pas de la situation récente des migrants dont il est question mais d’un phénomène d’une ampleur encore plus importante : celle de l’expulsion de 12 à 14 millions d’Allemands vivant en Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie… au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, au moment du redécoupage des frontières. Pourquoi et dans quelles conditions se sont décidées et réalisées ces expulsions, quel a été le regard porté par la communauté internationale ? Dans un livre majeur, richement documenté, intitulé Les expulsés (aux Editions Flammarion), le professeur américain d’histoire contemporaine R.M. Douglas nous dévoile un pan d’histoire malheureusement peu connu en France.

Les transferts de populations allemandes vers le Reich ont commencé très tôt pendant la Seconde Guerre Mondiale. Hitler a très rapidement prévu le retour des Volksdeutsche (minorités allemandes vivant hors du Reich), comme les Baltes par exemple, même si cela se fit de façon désordonnée et à « petite échelle » puisque seuls 500.000 Volksdeutsche furent réinstallés dans leurs nouveaux foyers. On frissonne en lisant qu’en raison d’une organisation défaillante, les nazis lancèrent un programme d’euthanasie dans des hopitaux psychiatriques pour avoir des logements temporaires pour les Baltes…

Au fur et à mesure de l’avancée de la guerre, le « principe général de transfert vers l’Allemagne des minorités allemandes », selon l’expression du ministre des Affaires Etrangères anglais, Anthony Eden, se renforce au gré des exactions pratiquées par les nazis mais surtout en raison des perspectives d’annexion de territoires par l’URSS. Les Américains et Anglais étaient en effet soucieux de maintenir leur alliance avec la puissance soviétique ; afin de faire accepter aux pays d’Europe Centrale les amputations de territoires, elles défendent ainsi l’expulsion de ces populations allemandes vivant souvent depuis plusieurs siècles dans ces régions : on parle des Allemands des Sudètes, de la Prusse Orientale, de la Silésie, de la Hongrie…

Dès la fin de la guerre se déroulent en Pologne et en Tchécoslovaquie des « expulsions sauvages » menées par l’Armée, la police, la milice, qui se méfiaient d’un changement d’avis des puissances sur les expulsions et voulaient faire pression sur elles avant la Conférence de Potsdam. Ces expulsions se font dans des conditions très difficiles (marches forcées, pas de ravitaillement) et passent de « sauvages » à « organisées ». Des dizaines de camps sont mis en place pour les Allemands éthiques. A Linzervorstadt, en Tchécoslovaquie, au lieu de « Arbeit macht frei », la nouvelle devise à l’entrée du camp est révélatrice et s’intitule « Oko za oko, zub za zub » (« Oeil pour oeil, dent pour dent »). Moins de 15 jours s’écoulent à Auschwitz (!) entre la libération des derniers survivants et l’arrivée des premiers allemands. Les conditions y sont difficiles, notamment pour les femmes :

Une caractéristique notable du système des camps d’après-guerre est l’importance des agressions sexuelles ainsi que des humiliations et punitions sexuelles ritualisées qui étaient infligées aux détenues. Les survivantes des camps de concentration allemands ont déclaré que, malgré toute la brutalité de leur quotidien, le viol ou les mauvais traitements sexuels de la part des gardes étaient rarissimes et sévèrement punis par les autorités lorsqu’ils étaient découverts…

Des accords d’expulsion sont signés fin 1945 et réglementent les conditions d’expulsion. Les Polonais en profitent pour se débarrasser des minorités, comme les Juifs de Pologne, à qui on remet des papiers allemands. Jusqu’en 1947 ce sont plusieurs millions de personnes qui sont évacuées et cela continuera jusqu’en 1949. Le bilan est lourd : l’auteur estime à plus de 500.000 le nombre de morts durant ces expulsions. Et que dire des enfants ? :

Selon les estimations du père Edward Swanstrom, qui dirigea l’effort de secours mené en Europe après la guerre par la U.S. National Catholic Welfare Conference, entre 160 000 et 180 000 enfants séparés de leurs parents au cours des opérations de transfert n’avaient pas encore retrouvé leur famille en 1950.

Si de nombreuses fêtes furent organisées dans les zones « nettoyées », rapidement les populations « libérées » s’installent dans une crainte de vengeance de l’Allemagne et sont fortement affectées dans leur structure socio-économique. Et la réaction internationale dans tout cela ? Il y avait à l’époque une volonté d’exclure de toute forme de protection ou d’assistance internationales les Volksdeutsche. Une propagande fut menée pour montrer que les expulsions se passaient bien.

Pour terminer, intéressons-nous aux réfugiés. Il n’y avait pas de structure pour les encadrer à leur arrivée et le problème du logement fut le plus important. L’accueil fut froid dans cette Allemagne dévastée de l’après-guerre et pour compliquer le tout, une grande partie des expulsés niaient leur appartenance germanique. Très vite regroupés dans une force politique, qu’Adenauer récupéra dans la CDU, elle profita in fine de la croissance économique pour s’intégrer à la RFA (une grande partie d’entre eux quitta en effet la RDA pour la RFA avant l’érection du Mur), mais à quel prix…

A une époque où la cohabitation entre les communautés est clairement posée, où l’utilité de l’Union Européenne est remise en cause, où les remèdes populistes simplistes ont le vent en poupe, je vous invite soit à lire ce livre (dont l’abondance des données et le style assez lourd peuvent néanmoins rebuter certains lecteurs), soit à redécouvrir par vous-mêmes cet épisode tragique de notre histoire :

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Les expulsés, de R.M. Douglas – traduit de l’anglais par Laurent Bury. Flammarion, 2012. 510 p.

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4 réflexions sur “R.M. Douglas – Les expulsés

  1. J’ai abordé cette question des Allemands déplacés lors de la défaite de l’Allemagne dans différentes lectures sur la seconde guerre mondiale et je pense que ça pourrait m’intéresser d’en lire une synthèse.

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    • C’est le grand mérite de ce livre très complet d’aborder cette phase de l’histoire trop peu connue en France, mais qui reste très vive dans les pays d’Europe concernés

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