Horst Krüger – Un bon Allemand

Kruger

Je suis un fils typique de ces Allemands inoffensifs qui n’ont jamais été nazis mais sans qui jamais les nazis ne seraient parvenus à leurs fins. Voilà tout le problème.

Ainsi s’exprime Horst Krüger dans Un bon Allemand, un livre paru en 1964, et qui est le récit de l’adolescence de l’auteur dans le Troisième Reich. Une lecture qui restera pour moi une des plus fortes de notre série Les feuilles allemandes.

Horst Krüger a 13 ans quand Hitler arrive au pouvoir. C’est dire si le Troisième Reich accompagnera une partie importante de sa vie. Quand s’ouvre le récit, il retourne dans le quartier d’Eichkamp à Berlin dans les années 60, cet endroit où il a passé son enfance. L’Allemagne connaît un véritable boom économique mais l’auteur est obsédé par les interrogations sur ce qui a poussé les Allemands à suivre ainsi Hitler. Les premiers procès d’Auschwitz qui se déroulent en 1964 à Francfort seront l’élément détonateur dans sa quête.

Le récit est scindé en plusieurs chapitres : l’enfance, le suicide de sa sœur, la résistance par l’intermédiaire de son ami d’enfance Vania, son arrestation par la Gestapo, la fin de la guerre, et enfin le jugement des coupables d’Auschwitz.

Ce qui frappe le lecteur, c’est la sincérité, la franchise du ton, l’absence de complaisance, aussi à son propre endroit. La phrase d’introduction du billet en est un exemple frappant.

Les parents du narrateur sont d’origine modeste, ils se sont élevés dans la société et ont leur pavillon en bordure de Berlin. Le père est fonctionnaire, la mère reste au foyer. Dans cette vie bourgeoise un peu étriquée, on cherche, comme les voisins d’ailleurs, à garder sa position. Ils ne sont pas nazis, mais petit à petit, quand ils voient l’élan qui parcourt le pays, ils ne désapprouvent pas. La mère donne d’ailleurs un petit drapeau à croix gammé au petit Horst. Ce dernier, quand la guerre éclate, se retrouve à distribuer des tracts contre le régime, mais davantage par amitié pour son camarade Vania. Il n’est pas un héros, et quand il sera arrêté par la Gestapo, il fera profil bas pour sortir de prison avant d’être enrolé dans l’armée. A la fin de la guerre, prisonnier en France, son étonnement de voir un journal en allemand sans propagande hitlérienne illustre à quelle point cette dernière a accompagné une longue part de sa vie :

… je tiens ce journal entre mes mains et je n’arrive pas à comprendre qu’une chose pareille puisse exister : du papier imprimé en langue allemande, tout un journal, fait d’autres gens que des nazis, un vrai journal allemand sans haine, sans serments de fidélité et sans profession de foi dans la victoire finale. Que la langue allemande soit possible, même sans Hitler, qu’elle puisse exister contre lui, qu’on puisse faire ça : des caractères allemands, des phrases allemandes toutes contre Hitler – c’est quasiment un miracle.

C’est indéniablement la dernière partie du récit, intitulée « Le Jugement » qui est la plus forte. Elle se déroule en 1964 et ouvre les procès liés à Auschwitz. Présent comme journaliste, Horst Krüger se voit renvoyé à son propre passé. Un extrait qui garde une force d’interpellation universelle :

Ca y est, le voici, soudain ressurgi au fond de mon passé, ce mot qui me renvoie à ma jeunesse et à ce jargon des ordonnances et des bataillons, à cette horrible langue, que je déteste tant, de l’armée dont je fais alors partie ; « Sanka », cela voulait dire Sanitätkraftwagen. (…) Moi, avec mon Sanka, c’est au centre de soins principal de Smolensk que je les emmenais. Tout était bien comme ça, il n’y avait rien à redire : je ne fais que mon devoir. Nous étions soixante-dix millions d’Allemands qui tous ne faisions que notre devoir. Mais qu’en aurait-il été si par hasard, sur ma feuille de route, au lieu de Smolensk il y avait eu cet autre nom que je ne connaissait pas, qui ne me disait rien ? Auschwitz ? Qu’en aurait-il été ? Bien sûr, j’y aurais aussi emmené mes blessés, bien sûr : un soldat fait toujours ce qu’on lui commande. (…) Qu’aurais-je fait ? Sans doute la même chose que tout le monde : fermé les yeux, fait semblant de ne rien voir, au moins pendant quelque temps.

Comme Hanna Arendt durant le procès d’Eichmann un an auparavant, Horst Krüger ne découvre pas des monstres autour de lui, bien au contraire. A une époque (les années 60) où les enfants s’interrogent sur le rôle qu’ont pu avoir leurs parents durant la guerre, on imagine sans peine le retentissement que peuvent avoir auprès d’eux les mots employés par l’auteur :

Alors, pour la première fois de la matinée, je comprends que toutes ces personnes sympathiques que j’ai vues avant dans la salle et que je prenais pour des journalistes, des avocats, des spectateurs, ce sont elles, les accusés, et qu’il n’y pas moyen de les distinguer de nous tous. Il y a ici vingt-deux accusés, tous de sexe masculin : huit sont en détention, quatorze en liberté sous caution. A de très rares exceptions près, comme de juste ils ressemblent à M. Tout-le-Monde. Ce sont des messieurs d’âge avancé, bien nourris, bien habillés, universitaires, médecins, commerçants, artisans, concierges. Tout citoyens de notre nouvelle société allemande du superflu, tous libres citoyens de la RFA, ayant comme moi leur voiture garée dehors devant le Römer et qui comme moi viennent à l’audience. (…) Dans ce pays, les gens possédant quelque expérience du Zyklon B mangent et dorment et font l’amour comme le reste du monde ; ils sont nos contemporains, nos compagnons en cette période malade de notre histoire allemande.

Au final, je ne saurais que trop vous conseiller cette lecture et vous incite donc à :

X acheter ce livre chez votre libraire ou bouquiniste

l’emprunter dans votre bibliothèque

lire autre chose

Un bon Allemand, de Horst Krüger, traduit de l’allemand par Pierre Foucher. Editions Actes Sud, Babel, 1993, 272 pages.

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Ce livre a été lu dans le cadre des Feuilles allemandes, consacrées à la littérature de langue allemande. Pour y participer, rien de plus simple.

  1. lisez un livre d’un(e) auteur(e) de la langue allemande (Allemagne, Autriche, Suisse…) tous genres confondus
  2. partagez votre lecture sur votre blogue au cours du mois de novembre et jusqu’au 8 décembre et communiquez-moi s’il vous plaît le lien vers votre billet pour que je puisse l’intégrer dans notre bilan à la fin
  3. revenez ensuite au point 1.

3 réflexions sur “Horst Krüger – Un bon Allemand

  1. je lirai ce livre car c’est une des mes interrogations : pourquoi l’Allemagne a-t-elle suivie Hitler mais la seconde encore plus forte pourquoi cet antisémitisme féroce?
    as tu lu Histoire d’un Allemand d’Haffner c’est pour moi un livre clé.
    http://luocine.fr/?p=1663

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  2. Je le note car c’est un sujet qui m’intéresse fortement. J’ai lu cet été Les amnésiques de Géraldine Schwartz qui me semble traiter du même sujet sauf qu’elle est beaucoup plus jeune et s’est appuyée sur le cas de ses grands-parents.

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