Sandra Kalniete – En escarpins dans les neiges de Sibérie

KalnieteLongtemps coincés entre l’Allemagne et la Russie, les Pays Baltes connurent une histoire particulièrement tourmentée au cours du XXème siècle, que j’avais déjà abordée sur ce blog grâce à l’excellent livre de Jan Brokken Les âmes baltes. Sandra Kalniete, députée européenne et ex-ministre des Affaires Etrangères de Lettonie, nous raconte dans En escarpins dans les neiges de Sibérie, le destin qui fut celui de sa famille, déportée en Sibérie. Un témoignage poignant mêlant la Grande Histoire et l’histoire personnelle.

Mes parents n’ont pas souhaité offrir d’autres esclaves au pouvoir soviétique. Je n’ai eu ni frère ni sœur. Nous sommes rentrés en Lettonie le 30 mai 1957.

Les premiers mots de la préface et de l’introduction de Sandra Kalniete ont le pouvoir de capter l’attention du lecteur. Elle y résume en peu de mots le sort qui fut réservé au sien dès l’invasion de la Lettonie par l’URSS en 1941. A travers son propos pointent une colère froide, la résolution de celle qui participa à la lutte contre le communisme dans son pays dans les années 80, mais aussi au combat pour le retour à la démocratie et l’ancrage de son pays dans l’Union Européenne (elle travailla à la rédaction du projet de constitution européenne et siège au Parlement Européen).

Attardons-nous tout d’abord sur le contexte historique qui précéda à la déportation de ses parents. La Lettonie a acquis son indépendance dans les années 20, mais la signature du Pacte germano-soviétique en août 1939 marqua le partage du territoire européen entre le Reich et l’Union Soviétique. Rapidement, des troupes soviétiques stationnèrent dans ce pays avant que celui-ci ne devienne la 14ème République de l’URSS. S’ensuivit une vague de répression qui frappa les grands-parents maternels ainsi que la mère de Sandra, Ligita Dreifelde, alors âgée de 15 ans. Alors qu’elle venait de recevoir en cadeau de son frère des escarpins qu’elle devait étréner lors d’un bal le 14 juin 1941, la jeune fille et ses parents furent arrêtés ce même jour par la Tcheka :

La terreur atteignit son paroxysme la nuit du 14 juin 1941. Cette nuit-là, 15424 personnes furent déportées, et parmi elles 290 nourrissons et 55 vieillards de plus de soixante ans. (…) D’après une estimation approximative, durant la première année d’occupation, la Lettonie a perdu dix-huit pour mille de ses habitants : Lettons, Juifs, Russes et citoyens d’autres nationalités. (…) Selon les critères soviétiques, Janis Dreifelds était un ennemi de classe qui s’était « enrichi en exploitant la classe ouvrière et paysanne », ce qui, selon la directive du 11 août 1939 du commissaire adjoint du NKGB de l’URSS, était passible de déportation.

Les conditions de transport mais également de survie sur place n’ont rien à « envier » aux pratiques des nazis. Les familles sont séparées. Ligita et sa mère devront survivre dans des conditions de dénuement extrêmes :

Elles vendirent tout ce qui n’était pas indispensable. Emilija décousit même la doublure de son manteau pour en faire une robe en soie brillante qu’elle échangea contre un seau de pommes de terre. (…) . Les graines de lin grillées étourdissaient, leur consommation provoquait un état semi-comateux, mais la faim était si terrible qu’en apercevant les graines non digérées dans les selles les déportés étaient prêts à les laver et à les avaler une deuxième fois. La dénutrition déformait les corps. Les uns étaient décharnés, les autres enflaient à un tel point que leur système digestif ne pouvait plus fonctionner en raison de la tuméfaction des organes internes.

Alors que la famille maternelle de Ligita est déportée en Sibérie, la Lettonie change de maître en 1941 quand Hitler décide de retourner ses armées vers l’Union Soviétique :

La nuit du 22 juin 1941, l’Allemagne attaqua l’Union soviétique et, en quelques jours, l’armée allemande franchissait la frontière de la Lettonie. Ce fut tellement rapide que l’Armée rouge ne put exécuter les ordres de Staline, c’est-à-dire pratiquer la politique de la terre brûlée et évacuer les personnes qui pouvaient être utiles à l’armée. La panique lors de la débandade de l’Armée rouge et des fonctionnaires soviétiques était si grande que nombre d’entre eux n’eurent pas le temps de prendre leurs armes. De Jugla à Sigulda, les bas-côtés de la route étaient parsemés de vareuses, de masques à gaz, de munitions et de carcasses de voitures. (…) Une année d’occupation soviétique et les déportations en masse du 14 juin 1941 furent à l’origine de l’accueil si enthousiaste de l’armée allemande, considérée comme libératrice.

C’est ce qui précipitera également la déportation de la famille paternelle de Sandra après la guerre. Son grand-père dut se battre avec les Allemands. Comme nombre de ses concitoyens, il fut considéré comme traître à la patrie par les Soviétiques et pourchassé. Son père Aivars et sa grand-mère Milda furent ainsi arrêtés en mars 1949, et conduits en Sibérie. Ils n’étaient pas seuls puisque 43.000 Lettons partagèrent alors ce destin (2,28% de la totalité des habitants !).

On ressort abasourdi par ce livre, ces vies brisées, ces familles déchirées et l’on comprend mieux la méfiance qu’ont encore les Baltes vis-à-vis de leur voisin russe quand on constate l’étendue des exactions dont ont été victimes leurs habitants. Quel contraste entre d’un côté l’Union Soviétique victorieuse du Reich allemand, le communisme conquérant soutenu par tant de populations et d’intellectuels à l’Ouest, et de l’autre côté les purges et exterminations menées par ce régime. Ce livre incite à la vigilance et l’on ne s’étonne guère à sa lecture de la position pro-européenne de son auteure.

Je ne m’apesantis pas davantage sur la famille de Sandra, vous la découvrirez vous-mêmes à la lecture du livre. Ses parents se rencontrèrent en déportation et Sandra naquit en 1952. Lorsqu’il apprit qu’il devrait pointer deux fois par mois pour sa fille, Aivars eut cette explosion de colère que résume cette phrase qui retentit comme un claquement de fouet : « Nous n’enfanterons plus d’esclave ».

Je vous conseille au final :

X d’acheter ce livre chez votre libraire (il sera réédité et disponible à nouveau le 7 juin 2018)

X de l’emprunter dans votre bibliothèque

de lire autre chose

En escarpins dans les neiges de Sibérie, de Sandra Kalniete, traduit du letton par Velta Skujina. Editions des Syrtes, 2003, 267 pages.

Vous pouvez lire un autre avis sur ce livre sur le Mon biblioblog ou sur le site de Dominique.

Ce livre a été lu dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

 

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14 réflexions sur “Sandra Kalniete – En escarpins dans les neiges de Sibérie

  1. C’est très gentil d’avoir mis un lien, un livre qui effectivement m’avait beaucoup plu et beaucoup appris
    j’ai toujours été fascinée par ces pays qui ont subi tant d’aller et retour dans l’horreur, ceux que Timothy Snyder appelle Les Terres de sang (un livre indispensable à qui s’intéresse à cette Europe de l’Est)

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    • Il y a longtemps que j’avais mis le livre de Timothy Snyder sur ma liste mais je ne l’ai pas encore lu. C’est en effet un livre qui semble clé pour comprendre l’histoire de cette région. Merci de l’avoir évoqué !

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  2. Pingback: Mois de l’Europe de l’Est – le bilan ! – Et si on bouquinait un peu ?

  3. Pingback: Bilan 2018 du mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran – Des livres, des films et autres…

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