Jacques de Lacretelle – Silbermann

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Récompensé par le prix Femina en 1922, Silbermann est l’un des romans les plus connus de Jacques de Lacretelle, et fera d’ailleurs partie en 1950 des 12 lauréats du « Grand prix des Meilleurs romans du demi-siècle », à l’instar de La colline inspirée, de Maurice Barrès, que j’avais chroniqué récemment. Le roman met en scène deux personnages principaux : le narrateur, fils d’un juge d’instruction, protestant et celui qui devint son ami, Silbermann, le fils brillant d’un antiquaire juif.

Lorsque s’ouvre le roman, le narrateur rentre en troisième dans un lycée parisien. Alors qu’il se réjouit de retrouver son ami Philippe Robin, le fils du notaire, il fait la rencontre de Silbermann, un jeune juif « petit et d’extérieur chétif », avec une figure « assez laide ». Rapidement, il est subjugué par la personnalité de Silbermann, doté d’une mémoire et d’une culture prodigieuses ; ils deviennent amis :

Silbermann (…), et me regardant avec une expression de gratitude, me dit d’une voix infiniment douce :

_ Je suis content, bien content, que nous nous soyons rencontrés… Je ne pensais pas que nous pourrions être camarades.

_ Et pourquoi? demandai-je avec une sincère surprise.

(…)

Parce que je suis Juif, interrompit-il nettement et avec un accent si particulier que je ne pus distinguer si l’aveu lui coûtait ou s’il en était fier.

Même si les repères historiques sont peu présents tout au long du roman, on devine que l’action se situe entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle. Il règne en France un climat antisémite qui transpire dans la cour du lycée et Silbermann, par sa personnalité qui sort du lot, par ses excellents résultats scolaires devient rapidement l’objet de brimades de la part de ses congénères.

Le narrateur se fixe pour mission de protéger son ami et les deux garçons se trouvent bientôt repoussés par les autres élèves. Ecrit en 1922, on se dit que ce livre annonce bel et bien la résurgence du sentiment antisémite qui atteindra de nouveau son paroxysme en France dans les années 30 et 40. L’amitié des deux garçons ne saurait cacher l’issue pessimiste du roman, que je vous laisse découvrir.

Laissez-moi partager ce dernier extrait que j’ai trouvé très beau :

J’eus, en lisant cette lettre, une impression analogue à celle que j’avais reçue lorsque j’avais entendu Silbermann réciter en classe les vers d’Iphigénie. Il me sembla qu’un trait de lumière était jeté sur tous ces monuments que j’avais si mal distingués jusqu’ici. Je revis leurs sveltes ogives, leurs rosaces parfaites, leurs fines galeries brodées sur la nue, et cet art m’apparut soudain adorable. De grises figures de pierre que j’avais contemplées avec froideur saillirent dans ma mémoire, nouvellement parées d’une grâce ou d’une détresse ravissantes. (…).

Quoi! c’était lui qui lisait comme à lire ouvert dans la tradition de la France, qu’on traitait d’étranger! Lui, qui pénétrait jusqu’aux qualités les plus profondes de notre terroir, qu’on voulait chasser de notre pays! Ah! ces sentiments insensés soulevèrent mon indignation. Je les comparai à ceux qui avaient préparé jadis la révocation de l’édit de Nantes et fait perdre finalement à la France – je l’avais maintes fois entendu- les plus dignes et les plus travailleurs de ses habitants.

D’un format court, et d’une écriture classique, cette lecture de Silbermann touche le lecteur et pose des questions toujours actuelles. Je vous conseille donc de :

X l’acheter chez votre libraire

X l’emprunter dans votre bibliothèque

lire autre chose

Silbermann, de Jacques de Lacretelle. Folio, 1973. 127 pages.

Ce livre a été lu dans le cadre du Défi littéraire 2019 de Madame lit, consacré en juillet à un roman ayant pour thème central l’amitié.

6 réflexions sur “Jacques de Lacretelle – Silbermann

  1. Pingback: Madame lit son bilan de juillet pour le défi! – Madame lit

  2. A la lecture de ton billet, suis allée le chercher à la bibliothèque (il était à la cave) et j’ai beaucoup aimé le style de l’écrivain. La fin est surprenante…. et inquiétante, si j’en crois les critiques de la suite de ce roman « Le retour de Silbermann ». Bonnes vacances !

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